Jacques Phytilis




Éloge de Michel Imberty

Président honoraire de l'Université Paris X Nanterre


Jacques Phytilis nous a quitté. Avec lui c’est tout une partie de l’histoire de notre université qui se clôt. Il fut longtemps Directeur de l’UFR de Sciences Juridiques, et c’est son action déterminée qui, avec celle du Président Verdier et des quelques autres collègues juristes restés fidèles à Nanterre, la sauva du démantèlement dont la menaçait la ministre de l’époque. Il fut aussi, lors de mon premier mandat, Vice-président de l’université chargé des Affaires culturelles de 1983 à 1988, puis Vice-président chargé de l’aménagement du campus lors de mon second mandat à partir de 1994. Il y construisit le schéma qui servit de base aux évolutions d’ aujourd’hui, notamment le schéma directeur de la maison des langues en construction, et celui de la maison d’accueil de l’étudiant qui sera réalisée à l’entrée de l’université aux pourtours de la nouvelle gare.

Personnalité généreuse, entière, défenseur infatigable de l’excellence et de l’originalité de notre université et intraitable vis-à-vis de ceux qui tentaient de la dénigrer, il était aussi un homme d’une immense culture, amoureux fou de la Grèce où il avait retrouvé une partie de ses racines et dont il traduisit le plus grand des poètes, Odysseas Elytis. On se passionnait à écouter ses fulgurances de l’esprit qu’il savait nous faire partager, parfois même dans leurs excès.

Je l’avais revu en décembre à Tunis : il se savait condamné et pourtant son enthousiasme et son envie de vivre étaient toujours aussi forts. A tous ceux qui l’ont connu dans l’amitié, il laisse une formidable leçon de vie en laquelle il aura cru jusqu’au bout.

Et me reviennent en mémoire ces vers, extraits de l’Hélène d’Elytis dans la traduction qu’il en fit en 1983, lorsque commença notre aventure commune :

« Non ce n’est pas la mort que nous aurons à affronter

Rien qu’une toute petite pluie d’automne

Un sentiment trouble

L’odeur du sol mouillé dans nos âmes qui de jour en jour s’éloignent… »


Rien que cela, la mort ne l’effacera pas dans nos mémoires.



Témoignage de Jean-Luc Chassel


Jacques Phytilis (1940-2008)


Nous avons la douleur d’apprendre la disparition du doyen Jacques Phytilis le 6 mars 2008.

D’abord assistant d’histoire du Droit à Nanterre, dans les premières années d’ouverture du campus, Jacques Phytilis enseigna ensuite à l’université de Limoges et revint à Paris X comme professeur à la rentrée 1976-1977. Il contribua sans relâche à la reconstruction des études juridiques dans notre université, aux lendemains d’événements qui – nombreux s’en souviennent – les avaient laissées exsangues. Il créa notamment le DEA d’histoire comparative et de sociologie des systèmes de Droit. Par deux fois il fut chargé de la direction de l’UFR de Sciences juridiques, administratives et politiques. Enfin, en tant que vice-président de l’université, il assuma la responsabilité des Affaires culturelles. Jacques Phytilis a achevé sa carrière à l’université de Limoges, où il avait jadis enseigné comme maître-assistant, et accéda à l’éméritat en 2003

Parallèlement à ses travaux d’historien du Droit et des institutions (Justice administrative et justice déléguée au XVIIIe siècle. L'exemple des commissions extraordinaires de jugement à la suite du Conseil, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 1977 ; Espaces grecs, espaces méditerranéens. Variations sur le thème de l’Antiquité, Éditions Espace européen, 1990), Jacques Phytilis laisse une œuvre poétique importante (Récitatifs du temps, Sud-Ouest éditions, 1988 ; Les déchirures de la vie, Éditions Amiot-Langaney, 1991 ; Fragment d’un poème de la nature, Éditions L’Inventaire, 2003) qui a notamment alimenté l’inspiration lyrique du compositeur Jean-Jacques Werner (Processionnal pour un amour, 1967, Le fil d’Arianne, 1996).

Tous ceux qui ont connu et apprécié Jacques Phytilis garderont le souvenir de son inépuisable énergie dans les fonctions académiques, de son immense culture et de la richesse de son humanisme. Ses amis témoigneront de l’exceptionnelle générosité et de la fidélité de ses attachements.

Que Madame Claude Phytilis, ses enfants et petits-enfants acceptent l’expression de nos profondes condoléances.



Témoignage de Jean-Pierre Baud


J'ai rencontré Jacques Phytilis à la rentrée de l'année universitaire 1969-1970. Depuis un an, Nanterre, qui s'était déjà fait une belle notoriété internationale, avait été promue université à part entière.

Jacques était l'un des éléments du binôme Jean-Pierre Poly - Jacques phytilis, tous deux échappés d'un lieu tristement célèbre sous le nom d'Assas.

Ce fut donc au travers du binôme Poly-Phitillys que j'ai fréquenté Jacques, et en particulier dans ces inénarrables réunions de mandarinat chaleureux que Pontenay de Fontette organisait en son appartement du XVe arrondissement.

À l'agrégation de 1972, l'année du "carton nanterrois" (12 postes - 3 reçus sur 3 présentés – record toujours inégalé), nous fumes classés cinquième et sixième : Jacques et moi faisions enfin une sorte binôme. 

La carrière nous sépara jusqu'en1982. Cette année-là s'est inscrite dans une période où notre France s'offrait le luxe d'une velléité démocratique qui, s'inspirant du modèle hellénique, imposait le tirage au sort : un ordinateur retint alors nos deux noms pour faire partie d'une institution correspondant à ce qu'on appelle aujourd'hui le CNU. Évidemment, Jacques n'avait pas changé, sauf qu'il était amputé de l'autre élément de l'indéfectible binôme. Lorsqu'on l'interrogeait à ce sujet il répondait que Jean-Pierre Poly était aux USA parce qu’« en France il était impossible d'obtenir un prix Nobel ».

A l'automne, notre instance fut constituée en jury chargé de promouvoir au professorat deux maîtres-assistants et elle eut l'honneur de rendre justice à Yan Thomas . Puis nous nous sommes longtemps perdus de vue. Il était l'homme de Nanterre. Moi, je ne me trouvais pas trop mal à Strasbourg. Jusqu'au jour où il me sembla que certains membres de la section d'Histoire du droit avaient décidé d'y créer une ambiance qu'un masochiste aurait fort appréciée. Le principe de précaution m'imposa alors de retourner en ce Nanterre auquel je dois d'avoir fini ma carrière dans un perpétuel ravissement, entre autres parce que j'avais l'honneur d'y succéder à Jacques.

On le sait, Jacques était aussi un grand poète. Et en ce domaine il fut mon maître... enfin en un certain sens. En ces années 1960, je me croyais autorisé à importuner la muse. Un jour - ce devait être en 1970 - nous étions invités chez un de nos collègues assistants (Rohart?). J'avais apporté quelques-unes de mes "oeuvres" afin de les faire juger par le maître. Je me souviens d'avoir lu quelque chose dont j'étais très fier. Ça commençait par l'évocation d'un "oiseau criard et sanguinaire qui d'un coup d'aile balayait une littérature", ensuite "je me plongeais dans l'or de ses cheveux" et, au final, nous décidions pour le lendemain "d'assommer le releveur du compteur de gaz" pour cette raison essentielle que "nous n'avions plus le respect de l'uniforme". Je n'avais pas terminé ma lecture que la si célèbre « tonitruance » de Jacques s'était déjà déchaînée. Tout était mauvais, avec une mention particulière pour "l'or de ses cheveux" : comment pouvait-on encore écrire une chose pareille. En conclusion, mon texte était du "sous-Prévert". Je m'en doutais un peu, mais je ne pensais pas que cela se voyait autant.

Je ne sais où j'ai trouvé le courage de lui soumettre un autre texte, peut-être parce que le morceau était très court. Jacques accepta de m'écouter encore quelques secondes. J'ai alors lu une petite chose racontant d'une certaine façon l'instant dramatique où se révéla la folie du roi Charles VI. Et ce fut à nouveau la « tonitruance »! Mais louangeuse cette fois-ci! Il adorait! Ça lui rappelait je ne sais quels petits exercices rimés en vogue au XVIIe ou au XVIIIe siècle.

C'est ce jour-là que prit fin ma carrière poétique. Je savais que le miracle de plaire à Jacques ne se reproduirait pas deux fois. Voici ce texte qu'il avait aimé et qui constitue l'intégralité de mon oeuvre poétique :

Charles VI dans la forêt du Mans

Se voit arrêter par un manant

"Noble sire, ne chevauche plus avant

Tu vas à ton enterrement"

Il tourne bride éperdument

Et renverse tous les assistants

Créant ainsi les 24 Heures du Mans